littérature·Rencontres

Interview d’Anna Zerbib, auteure des Après-midis d’hiver chez Gallimard

Anna Zerbib a écrit le beau roman Les après-midis d’hiver. Elle a accepté de répondre à mes questions… en deux interviews dont voici le 1er volet.

Bonjour Anna. Merci à toi de te prêter au jeu de l’interview. Peux-tu te présenter aux lecteurs qui ne te connaissent pas encore ?

Bonjour Stéphanie, merci à toi, c’est un plaisir. J’ai 31 ans, j’ai grandi dans le Sud, aujourd’hui j’enseigne en Seine-Saint-Denis et je vis à Paris, je viens de publier mon premier roman chez Gallimard, Les après-midis d’hiver, en mars 2020.

Comment est né ce roman ?

Il est né en plein cœur de l’hiver, justement, dans un petit carnet. J’étais en train d’écrire un autre texte, un roman d’été, de plage, auquel je songeais depuis longtemps, et l’hiver m’a attrapée tout à coup, j’ai abandonné mon premier projet, et je me suis consacrée à celui-là toute entière. A la belle saison, j’avais terminé.

Un premier roman comporte souvent des éléments autobiographiques. As-tu puisé dans ta vie pour construire cette intrigue ?

Oui… et la réciproque est vraie : c’est une période de ma vie qui a été empreinte d’une grande part de fiction, d’imaginaire, de fantasme, d’espoirs, d’élucubrations. J’ai vécu ce temps de l’écriture comme un temps en deçà du réel, littéralement comme une histoire. Ce sont des vases communiquants, dans la vie comme dans le livre j’ai inventé beaucoup de choses.

Pourquoi avoir choisi la ville de Montréal comme cadre à cette histoire ? Qu’est-ce que cette ville apportait que les autres n’auraient pu saisir ?

Je vivais à Montréal au moment de l’écriture, et cette histoire est intimement liée à cette ville, cela n’aurait pu être autrement. Je m’y suis vraiment plongée, je l’ai beaucoup arpentée, elle m’a accueillie avec tendresse. C’est peut-être la seule ville que je connais, parce que j’y ai été perdue. J’ai appris à me familiariser avec elle en même temps que j’écrivais à propos d’elle. Cette ville n’a jamais été sans texte, pour moi, elle a d’emblée été une ville-livre, elle avait ce feuilleté.

Au-delà de cela, elle a une géographie particulière, quadrillée de grandes rues droites et de petites ruelles, si l’on se trompe de sens dans une rue, par exemple, on peut marcher longtemps avant de s’en rendre compte… C’est embêtant, mais très romanesque.

L’hiver tient une place importante dans le roman, jusque dans le titre. En quoi cette saison révélait-elle davantage qu’une autre les errances ou les aspirations du personnage ?

Oui c’est vrai. Au Québec, pour une française, l’hiver est extrême, je lui ai trouvé, de façon métaphorique, des similitudes avec l’expérience du deuil. On ne sort pas faire ses courses avant de s’être recouvert de 1001 couches de vêtements, il faut se défendre de l’hiver, s’y préparer, s’en protéger, en profiter aussi, parce qu’il nous garde à l’intérieur, recelés, parce qu’il nous pousse vers nos limites, parce qu’il éprouve notre patience. Il induit une toute autre notion du temps, de l’espace, il efface les couleurs, les contours. Pour la narratrice, qui vit pour la première fois l’expérience d’un secret, la neige remplit ce double rôle de la cacher lorsqu’elle déambule dissimulée sous son attirail d’hiver, et de la révéler alors qu’elle laisse ses empreintes sur le sol. C’est une saison dans laquelle elle peut tout à la fois apparaître et disparaître, selon son désir paradoxal. Je crois que l’hiver matérialise ce « tunnel » qu’est la traversée du deuil de la narratrice : c’est une saison à vivre et à franchir sans détours, pour voir s’ouvrir les beaux jours.

Est-ce que comme pour la narratrice, « l’effet terre étrangère » t’a permis de te dévoiler davantage ?

C’est une très belle question, je crois que oui. Quand on est loin de chez soi, tout brille en effet de l’éclat de la distance, un reflet miroite sur les choses qui donne l’impression que ce n’est jamais la « vraie vie ». On est toujours un peu décollé des choses, toujours un peu à côté (cela ne m’arrive pas qu’à l’étranger – malheureusement !), même le quotidien semble être celui d’un.e autre. Je pense que cela m’a aidée à créer des personnages et cette narratrice, à décrire des lieux que j’abordais d’emblée du dehors. Et puis l’océan entre la France et le Québec me donnait aussi le droit d’écrire l’intime, comme si jamais personne n’allait lire tout ça, comme si j’étais exilée, devenue inconnue.

Ton roman comporte quelques phrases en anglais, prononcées par le personnage de Noah. Tu as fait le choix de ne pas les traduire. Était-ce pour préserver l’authenticité des propos tenus ?

Oui, et je suis heureuse que cela n’ait pas été remis en cause par l’éditeur, pendant le travail. Je crois que malgré toutes les libertés que j’ai prises, j’ai aussi une forme de loyauté envers certains mots, certains évènements, il y a des choses que je ne veux pas transformer, distordre, et donc, traduire. Dans le cas des paroles de Noah c’est d’autant plus vrai qu’il y a entre la narratrice et lui cet enjeu du passage d’une langue à l’autre dans leurs échanges, et que c’est elle, la plupart du temps, qui « vient dans sa langue à lui ». Or, si la narratrice parle péniblement en anglais avec Noah, et cherche à traduire une fois chez elle la moindre parole qu’il a prononcée pour essayer de l’interpréter, en tant qu’autrice j’ai fait le choix de ne pas traduire ce personnage et de le laisser dans son étrangeté. J’aimais l’idée que le lecteur ait peut-être lui aussi éventuellement besoin d’aller consulter un dictionnaire, comme elle, et que les paroles de Noah soient des objets bruts qui ne « passent » pas avec fluidité d’une langue à l’autre, d’un pays à l’autre, et qui restent figés dans le monde qui est le sien, et auquel il refuse souvent l’accès.

Écrire sur le deuil est difficile. Comment as-tu évité l’écueil du pathos ?

Tant mieux si je l’ai évité…c’était mon souhait. Je pense que si j’avais écrit trop près du deuil, trop proche de moi par exemple, et sans un temps et un pays de recul, je n’aurais pas réussi. Ce qui m’intéressait surtout dans l’écriture du deuil, ce sont les ruses, les manigances dont on use envers soi-même et envers les autres pour se creuser un passage, c’était cela que je voulais donner à voir, les tentatives pour survivre après la perte, dans tout ce qu’elles peuvent avoir de plus improbable, l’énergie folle qui peut se déployer dans le désespoir.

Quels sont les thèmes ou les sujets sur lesquels tu aimerais écrire ?

D’emblée ce qui me vient : tout ce qui porte sur les femmes. C’est ce qui m’intéresse le plus.

Quelle lectrice es-tu ? Et quels sont tes auteurs préférés, en France comme à l’étranger ?

Je suis une lectrice passionnée mais très distraite. S’il y a trop de monde dans un roman je ne comprends plus rien aux personnages, je commence souvent mes livres au milieu, et je les laisse parfois à la moitié, j’ai peur de les finir quand je les aime trop. Je me suis rendu compte que je ne lisais presque plus que des autrices, depuis des années, ça n’a pas été vraiment un choix, mais je suis heureuse de le revendiquer. Je fais parfois des exceptions, bien sûr, cette année, par exemple, Par les routes de Sylvain Prudhomme a eu mon cœur. Mon autrice préférée est Annie Ernaux, j’aime aussi énormément Anne Hébert, au Québec, et je suis en train de découvrir et d’adorer Chimamanda Ngozi Adichie (Nigeria).

Un roman à conseiller ?

Le mur invisible, de Marlène Haushofer, le quotidien magnifiquement écrit de la survie d’une femme seule dans un chalet en forêt.

Merci beaucoup Anna pour ces passionnantes réponses !

À venir prochainement le 2e volet de cet interview, consacré à des questions d’écriture.

Vous pouvez retrouvez sur ce blog ma chronique du roman Les après-midis d’hiver

3 commentaires sur “Interview d’Anna Zerbib, auteure des Après-midis d’hiver chez Gallimard

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