littérature

Première dame – Caroline Lunoir

Dans l’intimité d’une femme

Comment résister à la pression d’une campagne présidentielle lorsque l’on est femme d’un candidat ?
Comment se constituer un visage de Joconde, ne pas prêter le flanc aux interprétations alors qu’à « l’intérieur, bouillonnent [les] rêves » ?
Comment rester imperturbable lorsque la presse s’empare du moindre petit détail de votre vie pour en faire ses choux gras ?
Est-il possible de protéger ses enfants, son couple, sa vie intime, son espace de créativité et d’expression lorsque l’on est épié, photographié, jeté en pâture à l’opinion publique et jugé sans relâche ?
Comment exister encore pour soi sans se perdre dans une image où la moindre aspérité est systématiquement gommée pour ne pas prêter le flanc aux interprétations ?

Marie, femme de Paul, candidat à la présidentielle, choisit de coucher sur le papier son quotidien, ses pensées, ses doutes et ses affres, et construit au gré de ses humeurs un journal intime rythmé par un compte à rebours jusqu’au jour de l’élection.


« Paul est en campagne. Son image est chose publique. Et la chose publique est sa vie. Et je suis publiquement sa chose. »

Après la fierté et l’euphorie qui s’emparent de la famille au moment de la déclaration de candidature, c’est une longue série d’épreuves qui attend Marie : les sondages catastrophiques, les médias hostiles, la trahison des proches qui changent de camp, les photos volées des moments où l’on se croyait seuls, les tentatives de discrédit, les enfants accusés de fraude fiscale, les perquisitions et convocations au commissariat, le regard condescendant de la juge, les anxiolytiques …

«J’ai senti que personne n’essaierait de me comprendre et que j’étais seule, enfermée dans une petite case bien trop étroite pour moi, humiliante. »

Et le pire : la blessure au cœur quand une liaison adultère est révélée et que le couple vacille…

Au premier compte à rebours se superpose alors un décompte des jours passés après l’annonce de la trahison conjugale… Double peine à endurer pour Marie qui s’épuise.

Son journal est magnifique parce qu’il dit toute la difficulté à accompagner le rêve de celui qu’on aime jusqu’à s’effacer soi-même pour lui laisser toute la place.
Il dit la douleur d’une femme dans son échec à faire coexister les ambitions présidentielles de son mari et son épanouissement personnel propre, il traduit l’épuisement en même temps qu’un attachement profond à l’autre.


« L’encre de ces pages est mouchetée de larmes. Mon cahier porte ma voix et l’aquarelle de mon errance (…). Depuis combien de temps est-ce que je vis hors de moi ? »

Par le biais de l’intime, ce roman fait aussi le portrait d’une société médiatique et politique dont les mœurs sont cruelles, une société capable de laisser exsangues des êtres passionnés et entiers, et dont la vie bascule « en moins d’une année et demie, alors que rien ne [les] y oblige hormis [leur] goût de l’engagement, du risque, et l’amour de [leur] pays. »
Ou bien ont-ils commis le péché d’être trop ambitieux ?

Le roman pose la question du sacrifice personnel dès lors que l’on prête son destin à une ambition qui dépasse le statut de simple être humain : devenir président et représenter tous les hommes d’une nation a un prix, et ce qui est en jeu dans la sphère familiale et intime est de l’ordre du bouleversement total, voire de la destruction.

C’est absolument vraisemblable et en cela ce roman fait mouche.

Chez Actes Sud.

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