littérature·Sélection Grand Prix des Lectrices Elle 2019

La douce indifférence du monde – Peter Stamm

Dans ce roman à la tonalité douce et étrange, Peter Stamm brouille les pistes temporelles et émotionnelles pour plonger le lecteur dans un rêve éveillé où la réalité d’il y a presque 20 ans et celle du moment de la narration s’entrecroisent poétiquement pour se fondre en un récit chimérique, tissu d’illusions et d’échos vibrant de nostalgie.

J’avais l’impression que nous marchions dans un monde onirique où tout était possible mais rien n’avait d’importance.


Un écrivain suit une jeune fille inconnue prénommée Lena dans les rues et les musées de Stockholm, guidé par les souvenirs d’une relation passionnée avec Magdalena, une comédienne qui partagea sa vie voici quelques 15 ans, et avec laquelle il s’était rendu dans cette même ville. Lena lui rappelle la Magdalena d’alors et suscite un vif intérêt…

Il fait ensuite porter au réceptionniste de l’hôtel un mot pour Lena la priant de bien vouloir le rencontrer au Cimetière boisé – drôle d’endroit pour une rencontre…
Les amours défuntes sont-elles inhumées ?

Il souhaite lui raconter son histoire et ses souvenirs amoureux : une relation singulière se noue alors, ponctuée de réminiscences et d’étranges parallèles.

Tout est superposition dans ce roman et les personnages possèdent de troublants doubles : Lena – Magdalena semblent ne faire qu’une malgré l’impossibilité temporelle qui empêche de les confondre ; de même le narrateur, par un jeu de miroir, est doté d’un double qui mime sa vie, la répète après lui ou la vit à sa place. Ce double c’est Chris, l’amant de Lena…

Il en vient même à se demander s’il n’avait « pas seulement un double mais n’en était pas lui-même un, maillon d’une chaîne infinie de vies toutes identiques, qui s’étiraient à travers l’histoire. »

Dans un récit qui casse la linéarité de l’intrigue et offre au lecteur des boîtes gigognes à ouvrir à l’envi, l’auteur nous invite à une réflexion sur l’écriture : «…Je comparais l’écriture à la recherche d’un chemin à travers un paysage inconnu… », mais aussi sur l’identité, l’amour, le temps qui passe, fait et défait les liens… dans un tourbillon de doutes existentiels.


Si la quête du narrateur m’a d’abord rappelé celle du Grand Meaulnes dans le célèbre classique français, il y a du Paul Auster dans le jeu du dédoublement d’identité et dans la réflexion sur les pouvoirs de l’écriture…
Quoi qu’il en soit, Peter Stamm imprime un style absolument personnel dont la petite musique résonne encore longtemps dans l’esprit du lecteur une fois la dernière page tournée…

Chez Bourgois